De la pastorale sacramentelle

à la pastorale sociale
 

L’aventure de Sr Clémence Thibeault

dans l’Île-de-Hull

 

 

Sr Clémence Thibeault œuvre depuis 23 ans dans la Paroisse Notre-Dame de l’Île et dans le secteur de l’Île de Hull, à la fois en pastorale sociale et en pastorale paroissiale.

 

En quelle année les quatre paroisses sont-elles devenues Notre-Dame-de-l’Île?

 

« En 1982 le nom officiel Notre-Dame-de-l’Île a été proclamé par l’autorité diocésaine. Les fabriques ont été fusionnées en même temps. Pour le service pastoral il y a eu évolution progressive afin de former l’unité. Nous avons cheminé 16 ans avant de nous réunir pour célébrer en communauté paroissiale. C’était en octobre 1996. »

 

La pratique religieuse n’était pas très forte, ou elle diminuait, dans l’Île?

 

Quand je suis arrivée, on parlait de 10 %.

 

Quand votre communauté est-elle venue s’installer dans la région?

 

Nous sommes ici depuis 1960. Nous étions impliquées surtout dans l’accompagnement du clergé au niveau des collèges, au niveau des paroisses, au niveau des presbytères. Le père Vincent Tremblay, des Oblats, a demandé les services de trois Sœurs Antonines de Marie en 1960.

 

Elle souligne qu’elle a beaucoup travaillé et qu’elle travaille encore dans le domaine de la sacramentalisation, avec une option sociale.

 

Elle a été responsable de la communauté Saint-Rédempteur à partir de 1992. Cette communauté célébrait dans l’édifice où se trouve la Manne de l’Île actuellement.

 

« Cette option sociale, pour moi, elle se situe n’importe où. Là où tu interviens. Parce que tu interviens au nom de Quelqu’un et tu interviens pour Quelqu’un. »

 

Elle se réfère depuis bien des années à un principe de l’encyclique Rerum Novarum (Léon XIII) : L’Église sera sociale ou elle ne sera pas l’Église.

 

« L’Église, elle est là pour le monde, pour la société. Elle est là pour donner la Bonne Nouvelle. La Bonne Nouvelle pour moi ne passe pas uniquement par la religion. Elle passe partout où il y a des êtres humains de bonne volonté. »

 

Sr Clémence mentionne que dans la paroisse Notre-Dame-de-l’Île, il a été décidé que les endroits qui étaient des paroisses autrefois seraient gardés comme lieux d’intervention de terrain.

 

« Nous avons d’abord formé vers 1985-1986 une équipe de personnes (prêtres, religieuses, laïcs) qui intervenait sur le terrain. Nous étions six ou sept. »

 

Ce groupe, qui se rencontrait tous les quinze jours, s’était donné un plan d’action trois points.

 

  • Connaître le milieu

  • Créer des liens

  • Transformer le milieu

 

Connaître le milieu, souligne Sr Clémence, c’est d’abord être présent à ce qui existe sur le terrain. Les édifices, les rues, les magasins, les restaurants, les belles maisons, les maisons à moitié entretenues, tout ce qui est de l’ordre des lieux.

 

Connaître le milieu c’est d’abord connaître les lieux.

 

C’est aussi connaître ce qui se passe. Ça signifie entreprendre des débats au sujet des besoins du milieu.

 

Sr Clémence se rappelle sa première manifestation. « Ma première manifestation, je l’ai faite ici dans l’île de Hull, avec Monseigneur Proulx, en 1985 ou 1986. Nous voulions avoir l’équivalent d’un CF-18. Le gouvernement fédéral en achetait 10 ou 12. Monseigneur Proulx voulait que le prix d’un CF-18 soit consacré à aider les pauvres. C’est la première manifestation à laquelle j’ai participé. »

 

Elle ajoute que la revendication n’a pas été acceptée, mais qu’elle a fait connaître au monde une réalité sociale.

 

« Je nous vois encore en avant de l’église Sainte-Bernadette avec Monseigneur Proulx. Monseigneur Proulx avait une conscience sociale très vive. Il était très proche de la vie des gens. »

 

« On a eu plusieurs autres manifestations. »

 

Deuxième point. Créer des liens. « On ne peut pas faire de valorisation de l’autre si on ne crée pas de liens. »

 

« Créer des liens, ça se situe au niveau de la vie. Des fois, je suis restée une demi-heure, quarante-cinq minutes debout à côté de ma voiture pour écouter quelqu’un qui avait des choses à dire. »

 

« Créer des liens avec le milieu, c’est montrer une grande attention. Prendre le temps de savoir ce qui se passe. Voir venir ce que les gouvernements veulent faire. Créer des liens, ça demande une ouverture sur le monde dans lequel on est. Le monde marginalisé. Le monde délaissé. Le monde qui manque du nécessaire. Le monde qui se bat pour vivre. »

 

« Créer des liens, c’est aussi être présent auprès des organismes communautaires. Le Gîte Ami, la Soupe populaire, l’Association pour la défense des droits sociaux, Logemen’Occupe, Mon Chez Nous … »

 

La clef dans tout ça, c’est la présence. « Il faut qu’on soit là. Une manifestation, un souper, une conférence, c’est important qu’on soit là. » 

 

« Être là, ça ne veut pas dire prêcher. Ça veut dire être là avec ce que je suis, avec mes valeurs, avec ce que j’ai l’occasion de dire et ce que je n’ai pas l’occasion de dire. »

 

Sr Clémence a connu les assemblées de cuisine. Les sujets discutés n’étaient pas forcément religieux. « Mais ça rejoint le religieux … si tu parles de l’engagement, si tu parles de l’honnêteté, si tu parles des valeurs, à un moment donné. »

 

La troisième dimension de l’intervention est la transformation du milieu.

 

« Je dirais : travailler avec du monde, ensemble. On ne transforme pas un milieu tout seul. C’est ensemble que l’on peut réaliser des choses. Travailler à mettre ensemble des gens avec leurs différences. Les gens plus à l’aise, les gens moins à l’aise. »

 

« Nous avons pendant dix-huit ans préparé chaque année une grosse vente de garage dans ce but-là. C’était pour amasser des sous pour aider des gens du milieu. C’était aussi pour mettre du monde ensemble. Cela a cessé il y a trois ou quatre ans parce qu’il n’y a pas de relève. Mais il y a encore du monde qui nous appelle, pour savoir si la vente de garage va avoir lieu. »

 

Les intervenants rendaient l’événement possible.

 

« C’était très visible, très accessible. C’était dans le parc près de l’école. Nous on louait des tables. Les gens apportaient des choses qu’ils voulaient vendre eux-mêmes. Tout ce qu’ils vendaient, c’était à eux. »

 

Les organisateurs mettaient sur pied pour l’occasion un restaurant. « Le restaurant rapportait, parce qu’on avait beaucoup de commanditaires. Les gens étaient très généreux. On était une armée. Vingt, vingt-cinq personnes du milieu qui préparaient des choses. »

 

« Ça, ça rassemblait beaucoup de monde. Ça permettait aussi d’aider des gens parce que l’argent qu’on faisait avec ça servait à aider des personnes au cours de l’année. »

 

Sr Clémence déplore que la ville ait concentré dans le même quartier beaucoup de gens ayant la même problématique.

 

Elle évoque la période des expropriations, à la suite de la construction des édifices du gouvernement.

 

La pastorale sociale, une priorité

 

« J’ouvre une parenthèse. Pour moi, le domaine de la pastorale sociale est plus important que les sacrements. Tu ne donnes pas la parole de Dieu à quelqu’un qui n’a pas ce qu’il faut pour manger. Qui n’a pas ce qu’il faut pour se sentir chez soi. Qui n’a pas ce qu’il faut pour vivre sa liberté. Il va aller le prendre ailleurs, mais la parole de Dieu ne passe pas. »

 

Elle affirme qu’on ne parle pas de Jésus Christ à quelqu’un qui manque du nécessaire.

 

« Parler de Jésus Christ, c’est s’engager. »

 

À travers tout ça, vous avez fait votre chemin …

 

« J’ai fait mon chemin à deux niveaux.

 

« Pendant plusieurs années, je me suis occupée de la préparation des premiers sacrements.

 

« J’étais très sensible à la dimension d’une présence sociale. C’était vraiment notre option comme communauté. On s’était donné des objectifs. Partir de la réalité de ce que les gens du milieu vivent. Construire des liens. Et apprendre à travailler avec les organismes et les groupes pour la transformation du milieu.

 

« C’était nos options, en 1991-1992. »

 

Sr Clémence parle avec attachement du « monde des petits » : « Ils ont tellement appris à se battre pour vivre, pour survivre, qu’ils ont ça dans le corps. Les générations changent un peu. »

 

Dans la pastorale sociale, il n’y a plus de référence explicite à la foi …

 

« Je pense que ma mission d’évangélisation – elle est partout, et pas nécessairement dans l’église, parce que Jésus Christ est partout. Ça ne fait pas longtemps qu’on commence à entendre dire : Jésus Christ, il est là, il est dans tout ce que tu fais. »